« L'invention du vide » de Nicolas Debon

Aux Éditions Dargaud

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« L'alpiniste est un vagabond », un explorateur d'espaces vierges...

Ainsi s’ouvre la dernière bande dessinée de Nicolas Debon consacrée à la mythique première ascension du Grépon. Plus précisément à la période du 29 Juillet au 3 Aout 1881, durant laquelle la cordée Mummery – Burgener – Venetz parvient à mettre dans sa besace les premières ascensions du Y à la Verte (branche de gauche), puis en trois tentatives celle des deux sommets du Grépon. Cette dernière ascension, réputée alors impossible, marquera par l’audace de sa conception et de sa réalisation la transition de l'alpinisme de conquête à celui dit « acrobatique ». En effet, des tentatives parfois loufoques de l'alpinisme de « l'âge d'or », où force échelles, fusées et autres artifices aux comportements parfois inattendus (comme lors d’une rocambolesque tentative à la Dent du Géant !) étaient utilisés dans la seule optique du sommet pour le sommet, l'alpinisme amateur de Mummery privilégiera désormais la recherche de la difficulté et avant tout une réalisation « by fair means »*, car comme le rappelle son promoteur, songeur devant les doutes de son guide : « Si nous devions nous contenter de ne suivre que des chemins praticables, la vie deviendrait terriblement monotone ».

(*NDLR : à titre historique, rappelons que « seulement » 30 années plus tard, le 19 Aout 1911, on retrouvera sur le même Grépon une cordée prolongeant à merveille l’exploit et l’esprit de la cordée de Mummery : les britanniques Geoffrey Whintrop Young, H. O. Jones et R. Todhunter, associés aux guides Joseph Knubel et H. Brocherel, parviendront alors à forcer le fameux versant Mer de Glace, autre moment d’anthologie de l’histoire de l’alpinisme...)

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Dans un genre où les exemples ne sont déjà pas légion – une fois écartée la saga japonaise du « Sommet des Dieux », l'initiative d'une reconstitution historique de la part d’un auteur de BD non alpiniste pouvait d’abord avoir de quoi surprendre. Le résultat est pourtant bien là. C'est que l'auteur a su laisser jouer son inspiration avec légèreté et humour sur un fil tendu entre réalisme historique et libre adaptation. Son traitement des personnages est ainsi à la hauteur de la légende, entre un Burgener ours superstitieux capable des plus beaux emportements (comme son coup de sang à leur seconde tentative, faisant suite à l’altercation d’un collègue à la prudence trop insistante!), un Mummery aussi pince sans rire qu'audacieux (vous apprécierez son désarroi flegmatique lorsque ses petits conforts aristocratiques du quotidien ne sont pas considérés!) et un Venetz* fantomatique à souhait (fumant sa clope décordé sur une vire, attendant qu’on le sonne du côté de la tête de cordée!)...Le graphisme très épuré, naïf presque appuie efficacement le propos, réservant parfois même quelques envolées esthétiques remarquables.

(*NDLR : comme le rappelle judicieusement l'auteur dans sa concise mais excellente note finale, rien n'a malheureusement filtré de Venetz jusqu'à nous, si ce n'est indirectement son brio technique en libre, exceptionnel pour l'époque. Rappelons d’ailleurs que « sa » fissure du Grépon réussit quand même à faire suer quelques ténors des années 80 ! Jean Franck Charlet, Hervé Thivierge et Chris Bonington firent également une répétition remarquable de la voie en style d’époque pour en célébrer le centenaire)

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« – Mais...Et au dessus ?! – Au dessus, Monsieur...? Asseyons nous un instant. »

Appuyé sur une recherche documentaire rigoureuse (une note en fin d'ouvrage permet de resituer avec clarté et précision les protagonistes, leurs faits essentiels ainsi que les sources de l'auteur) et un coup de crayon efficace, Nicolas Debon à su s’inspirer à merveille de l’âme de Mummery le visionnaire pour permettre au plus grand nombre de gouter avec simplicité et humour à l’essence même de l’alpinisme et tout son charme épique! Après avoir inventé l’alpinisme moderne, tel qu’il se pratique et défend aujourd’hui encore en terme de « traditionnel », Mummery disparaitra sur les flancs du Nanga Parbat en 1895, une fois encore en précurseur, cette fois de l’himalayisme et du style alpin* : l’invention de l’altitude prolongerait alors celle du vide…

(*NDLR : « à vue » sur un des versants vierges du plus colossal des sommets de 8000m, sans oxygène et avec une équipe légère !)

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Mummery à sa pause post-dinâtoire, contemplant les Drus de la terrasse de l'hôtel du Montenvers.

 

« L’invention du vide » de Nicolas Debon, paru aux Éditions Dargaud, est disponible dans vos librairies habituelles pour la modique somme de 16,45 euros TTC !