« Montagnes...ma passion », de Marc Grison,

Aux Editions « L'Harmattan ».

 Remerciements : Marc Grison, Pierre Couderq.

Crédits photos : Catherine Mangeot, Famille Grison.

 

Il arrive que certains mythes trop discrets de l'histoire de l'alpinisme passent à travers les mailles de la mémoire collective. Ce ne sera heureusement pas le cas pour Benoît Grison, étoile filante de l'alpinisme des années 80, qui fait l'objet d'une heureuse publication en ce début d'année initiée par son père afin de célébrer la mémoire de son fils, mort à l'Annapurna en 1986 à l'âge de 25 ans.

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A partir du début des années 80, Benoît Grison devient rapidement l'un des meilleurs glaciairiste français : Profit et Renault, qui l'ont initié au « toucher de glace », Marsigny, Perroux et autres membres du GMHM de l'époque (Gramond, Marmier, Giot etc)...tous ceux qui grimperont avec lui le considèrent comme un surdoué ! A l'instar de Profit ou Escoffier mais toujours loin des feux des médias, il réalise alors une série de solos et d'enchaînements exceptionnels (NDLR : Voir liste de ses principales réalisations en fin d'article). Lors de son solo mythique des 450 m de « Frêneysie Pascale » en versant « himalayen » du Mont Blanc, alors référence absolue des glaciairistes, l'artiste doit changer par deux fois la lame de ses piolets qui cassent net dans la longueur clé !

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Entraînement au glacier des Bossons.

Mais au delà de ces exploits remarquables, parfois résumés à l'extrême par leur auteur, le charme central du livre réside dans la personnalité elle-même de Benoît Grison, qui nous est progressivement révélée à travers ses écrits et les nombreux renvois d'image de ses proches et camarades de cordée. Car au delà d'un physique curieux et de capacités physiques et techniques exceptionnelles, c'est bien cette attitude de curiosité exaltée envers l'autre et la Connaissance ainsi que sa capacité à parler simplement et maturité de sa montagne qui parviennent au fil des pages à rendre son personnage aussi attachant !

Ainsi, à propos d'alpinisme : « Pourquoi toujours vouloir grimper plus haut : se retrouver face à soi-même ? Ne plus avoir entre ce que l'on est et Soi-Même les diverses barrières inhérentes à toute vie sociale, monter, c'est se séparer du monde, tenter de trouver un ailleurs, tout en étant complètement Soi-Même. L'idée d'une certaine perfection qui est peut-être loin de la condition humaine, vers le bleu, l'infini, la liberté du ciel, éprouver le besoin de s'y plonger ».

Ou à propos de solo extrême : « Tentative de se connaître soi-même, de ressentir avec le plus d'intensité possible les profondeurs de son être, de se fondre dans l'harmonie de l'univers, essayer de s'en imprégner, recherche d'une perfection ultime qui n'est peut-être pas du domaine de l'être humain, tentative donc, tentative sans fin dont la durée n'a d'égale que la force qui nous pousse à nous plonger dans le mystère de notre inconnu. »

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Si l'histoire a tout jusque-là pour combler l'amateur de personnalités alpines « aux marges », la fin de vie de Benoît Grison l'année 1986, abordée à la fois avec pudeur mais sans détours, laisse un goût amer et des questions en suspens...Autant au vu de la façon dont le personnage est parvenu en aussi peu de temps à perdre foi en sa propre lumière que des événements qui se sont produits à l'Annapurna.

Pourquoi tout d'abord s'être laissé entamer moralement de la sorte après son échec à l'examen probatoire d'aspirant guide ? D'autres grands noms avant lui avaient déjà été recalés pour des raisons analogues, dues pour l'essentiel aux seules susceptibilités aléatoires de l'establishment (NDLR : Pierre Béghin avait raté 3 fois l'examen d'entrée!). Quel besoin caché a bien pu mener un être apparemment affranchi de toute norme jusque-là à se cristalliser subitement sur l'importance de la reconnaissance du cadre institutionnel ? Qu'est-ce que pouvait bien représenter pour lui ce diplôme ? A travers le sur-investissement de son importance symbolique, peut-être la nécessité d'une légitimation de sa personnalité par un cadre autre que parental ? Le recalé ira en tout cas jusqu'à écrire un courrier de réclamation au Ministère de la Jeunesse et des Sports avant de partir en Himalaya ! Et son père obtiendra gain de cause pour lui à titre posthume...

Concernant ensuite les faits sur l'Annapurna, personne n'a la version exacte de ce qui s'est passé le 23 Septembre 1986 : les témoignages sont contradictoires. Lors du pèlerinage de la famille Grison au camp de base en 1989, celui du Sherpa Mingma n'a malheureusement pas pu être davantage approfondi. D'après lui, Benoît Grison serait parvenu vers midi et demie au sommet du couloir avant d'entamer un aller retour vers le sommet, sa chute s'étant produite en fin de journée à la descente du couloir d'accès à l'arête...On serait alors tenté de se poser la question : jusqu'où a t-il bien pu monter ?...

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La face Nord de l'Annapurna, avec à droite l'arête des Choux-Fleurs et son raide couloir d'accès.

En écho à son déséquilibre intérieur bien senti par sa famille avant son départ, c'est enfin le climat de non-dit entourant sa disparition et surtout l'expédition de 1986 qui laisse perplexe. Pourquoi aucun des représentants de l'ENSA dans l'équipe (Jean-Paul Vion ou Georges Payot), qui assuraient la direction technique de l'expédition, n'ont-ils accepté de témoigner pour le livre ? Pas de publication approfondie non plus sur cette expédition dans la presse ou les publications généralistes traitant de l'Himalaya depuis (NDLR : l'expédition était quand même placée sous l'égide de Maurice Herzog, sur « la » montagne de celui-ci, avec un objectif ambitieux et une forte équipe!!). Les témoignages rapportés de Godeffroy Perroux (NDLR : décédé le 23 Février 2002 en cascade aux Houches) sont également étonnants, lui qui avait pourtant également choisi d'abandonner l'expédition devant les risques objectifs trop importants. Son témoignage concernant notamment une mise en scène de la descente du corps qui aurait été filmée dans un couloir à Chamonix pour les besoins d'une version officielle a de quoi interroger (NDLR : ce film « Annapurna, arête Nord-Ouest », a été diffusé à la télévision le 14 février 1987 dans « les Carnets de l'Aventure » et aurait été rediffusé une dernière fois quelques temps après)...

A défaut de s'appesantir sur le volet sombre de son histoire et loin de vouloir s'en prendre à quiconque, comme l'a bien mentionné son auteur en épilogue, ce livre intéressera avant tout ceux qui souhaitent faire connaissance avec le parcours et la personnalité authentique d'un des meilleurs alpinistes français des années 80, surdoué et passionnément humain !

 

  • Les principales réalisations de Benoît Grison (17 Février 1961 – 23 Septembre 1986)

 Dans le massif du Mont Blanc

- 5 voies en Face Nord des Jorasses, dont un solo au Linceul (se retrouve à un moment coincé dans un passage limite!) ainsi que la 1ère hivernale et la 1ère répétition de la voie « Rolling Stones » du 13 au 17 Février 1984 avec Éric Gramond.

- 4 voies en Face Nord des Droites, dont la Boivin Gabarrou et l'éperon Couzy en solitaire, la 1ère solitaire de la goulotte Ginat, ainsi que la 1ère solitaire hivernale de l'éperon Tournier.

- 3 voies aux Drus, dont la 1ère hivernale et la 1ère répétition de la Directissime française en 4 jours avec Éric Gramond.

- 16 voies au versant italien du Mont Blanc !!! Dont la Küffner en solitaire, la Bonatti Zapelli en solitaire au Pilier d'Angle, la 3ème ascension de l'hyper couloir du Brouillard, la 1ère absolue de l'Hyper goulotte du Brouillard avec Lionel Mailly en 1984, la 1ère solitaire hivernale et 1ère répétition de la « Cascade Notre Dame » (24 Février 1985) puis de « Frêneysie Pascale » (16 mars 1986 en 8h), alors références majeures de la glace.

- Enchaînements :

Ascension du Super Couloir (3h30), descente par le Gervasutti (45min), montée par le couloir Jaeger (1h15) et désescalade de l'Albinoni-Gabarrou (3h) !

Voies Bonatti Gobi au Grand Pilier d'Angle puis du pilier du Frêney en AR dans la journée par la première benne de l'Aiguille du midi !

A l'étranger

- En Alaska avec le GMHM, du 23 Mai au 23 Juillet 1984 :

1ère répétition de la goulotte Colton au Rooster Comb avec Eric Gramond

1ère absolue en face nord du Mont Hunter en 6 jours avec Yves Tedeschi

- Dans les Andes péruviennes, du 8 Juin au 3 Août 1985 :

Nombreuses ascensions solitaires, dont la voie Barrard au Huascaran Norte et la 1ère ascension solitaire et 1ère répétition de la face Nord du Huascaran Sud (avec un bivouac à 6400m!), le plus haut sommet du Pérou (6768m) !