A l'occasion des 20ème Piolets d'Or, Montagnologie en a profité pour aller poser quelques questions au Président du Jury, Michael Kennedy, une référence incontournable de l'alpinisme américain !

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Photo : collection Michael Kennedy.

 - Qu'est-ce que ça fait d'avoir été choisi comme président du jury pour ces 20èmes Piolets d'Or ? Comment avez-vous accueilli cette proposition ?

- J'ai été surpris et plutôt honoré qu'on m'ait proposé d'être président du jury pour cette vingtième édition ! J'espère avoir contribué de façon positive à l'évolution du prix.

- Comment s'est passé votre séjour ? Quelles images en garderez-vous ?

- Les organisateurs et les gens de Chamonix et Courmayeur ont été incroyablement hospitaliers. Nous avons fait quelques belles sorties durant notre séjour ici, notamment en ski de rando au cœur du massif du Mont Blanc. Nous étions sinon très occupés pendant les soirées avec les différentes présentations. C'était merveilleux de rencontrer et de passer du temps avec les amis, anciens et nouveaux.

- Une fois n'est pas coutume, qu'est-ce que l'esprit des Piolets d'Or pour vous ?

- Pour moi, la cérémonie des Piolets d’Or est une célébration de l'alpinisme audacieux et aventureux. Les ascensions nominées incarnent toutes l'esprit d'exploration sur des montagnes isolées et techniquement difficiles, l'ouverture de nouveaux itinéraires en style léger avec un faible impact environnemental, l'engagement et l'esprit d'équipe. C'est mon souhait que les Piolets d’Or inspirent les générations actuelles et futures des grimpeurs à approcher les montagnes avec passion, respect et humilité.

- En tant que rédacteur en chef du Magazine « Alpinist », pensez vous que cette cérémonie puisse influencer la communauté alpine internationale, et au-delà le grand public, à avoir une meilleur compréhension de ce qu'est le véritable alpinisme au sens « classique » ? Ou pensez-vous qu'il restera toujours plutôt une activité élitiste, maladroitement couverte par les grands médias ?

- A travers cet événement, je souhaiterais favoriser le développement de valeurs communes au sein de la communauté alpine internationale. Il semble difficile pour les médias de masse de vraiment comprendre l'alpinisme, mais un évènement comme les Piolets d’Or, qui célèbre et promeut nos plus grands idéaux, peut sans doute aider les choses à évoluer dans ce sens.

- Quelle est l'influence des Piolets d'Or et de l'activité alpinisme aux USA ? La cérémonie est-elle connue au sein de votre communauté ? L'alpinisme est il pratiqué par une large population, comparé à l'escalade en salle par exemple ?

- La culture alpine aux USA est beaucoup plus diffuse qu'en Europe. Nous avons moins de grimpeurs en terme de pourcentage de la population, et le public s'intéresse beaucoup moins à l'alpinisme. Aux USA vous verrez très peu de publications dans les grands médias à propos d'aucun type d'alpinisme autre que les grandes catastrophes à l'Everest. Ainsi, si les Piolets d’Or sont bien connus parmi les alpinistes de haut niveau, ils ne le sont pas tant que ça au sein de notre communauté alpine et pas du tout au niveau du grand public.

- Si l'ouverture de nouvelles voies en style léger semble être la meilleure façon de représenter les valeurs de l'alpinisme « classique », que pensez-vous des répétitions en style rapide ? Une répétition comme celle d'Ueli Steck au Shishapangma (NDLR : en 10h30 par la face sud-ouest) pourrait-elle être récompensée un jour par un Piolet d'Or ?

- Certainement, une ascension rapide comme celle du Shishapangma pourrait être récompensée un jour. Mais mon opinion est que nous recherchons aussi des ascensions qui intègrent d'autres dimensions : difficulté technique, engagement, haute altitude, longueur, beauté, esprit d'équipe, exploration de nouveaux territoires...La rapidité d'une ascension pourrait être une de ces dimensions mais pas la plus importante !

- Vous êtes bien connu des alpinistes internationaux pour deux magnifiques ascensions en Alaska : « Infinite Spur » sur le Mount Foraker en 1977 avec Georges Lowe, et « Wall of Shadows » sur le Mount Hunter en 1994 avec Greg Child. Pourriez-vous nous dire quelques mots au sujet de ces deux ascensions, qui sont assez éloignées dans votre carrière ?

- D'une certaine façon ces deux voies bornent ma carrière alpine. « Infinite Spur » était peut-être ma plus mémorable escalade, dans le sens où elle m'a ouvert les yeux sur mes possibilités – j'avais 25 ans lors de cette ascension. « Wall of Shadow » était plus difficile techniquement et très sauvage mais représentait le sommet de ma carrière avec une bonne expérience derrière moi. Et c'était vraiment ma dernière ascension difficile, bien que je grimpe et skie toujours pour le plaisir.

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Georges Lowe au bivouac lors de la première d' « Infinite Spur » en 1977. Photo : collection M.Kennedy.

- Dans l'Himalaya népalais, qu'en est-il de votre magnifique ascension hivernale de l'Ama Dablam (NDLR : par la face nord-est, l'hiver 1985 avec Carlos Buhler) et de votre tentative à l'Annapurna ? (NDLR : au printemps 2000, avec Ed Viesturs et Veikka Gustaffson par la voie française historique)

- L'Ama Dablam a été un autre moment important dans ma carrière, de l'escalade difficile et engagée dans des conditions très froides, avec une traversée complète de la montagne. Sur l'Annapurna, je grimpais avec mon ami Neal Beidleman ainsi que Ed et Veikka. J'avais pensé qu'il serait intéressant d'aller sur un sommet de 8000m par une voie techniquement plus facile mais les conditions étaient vraiment trop dangereuses.

- Et votre tentative à l'éperon Nord du Latok 1 au Pakistan en 1978 ? Y a t-il nécessairement une place pour le regret du fait de ne pas avoir atteint le sommet (un peu comme Voytek Kurtyka et Robert Schauer à la face ouest du Gasherbrum 4) ? (NDLR : presque 34 ans et une vingtaine de tentatives plus tard, la voie du quatuor américain composé de Michael, Georges et Jeff Lowe ainsi que Jim Domini n'est toujours pas terminée, leur tentative étant toujours celle à ce jour qui s'est arrêtée le plus haut!)

- Bien sur nous étions déçus de devoir redescendre en étant arrivé si près du but, mais nous avons aussi vécu une escalade fantastique de 20 jours ! L'aspect le plus important lors de cette tentative était le travail et l'esprit d'équipe pour Jeff, George, Jim et moi. Nous avons bien fonctionné tous ensemble, nos compétences étaient vraiment complémentaires et nous restons d'ailleurs toujours amis à ce jour.

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Michael Kennedy au relais lors de la tentative au Latok 1, avec l'Ogre en arrière plan.

Photo : collection Jim Domini.

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L'équipe du Latok réunie 30 ans plus tard. De gauche à droite, Jeff Lowe, Michael Kennedy (assis), Jim Domini et Georges Lowe (debout).

Photo : auteur inconnu.

- A choisir, quelle a été votre escalade la plus heureuse ? La plus engagée ?

- Je ne saurais pas dire laquelle a été la plus heureuse, du fait que toutes mes escalades achevées ou pas ont eu des moments magiques et difficiles. Pour l'engagement, peut être « Infinite Spur » du fait qu'après le second jour, nous devions obligatoirement sortir au sommet et redescendre de l'autre côté — nous n'aurions pas eu assez d'équipement pour une retraite par le même itinéraire.

- Si vous deviez retenir un compagnon parmi tous, lequel choisiriez-vous ?

- Tous mes partenaires étaient de meilleurs grimpeurs que moi et je repartirais grimper avec chacun d'eux, donc je ne peux vraiment pas en retenir un favori !

- Vous semblez être un homme très calme et déterminé. Comment a évolué votre approche de la montagne ? Qu'attendez-vous de votre pratique à présent ?

- J'ai toujours apprécié le simple fait de vivre dans les montagnes, de grimper avec des amis en style léger et de laisser le moins de traces possibles de notre passage. Je me suis également retiré de l'alpinisme de haut niveau il y a des années maintenant, alors mes objectifs sont désormais très modestes. Il s'agit simplement de grimper, skier et voyager en montagne pour le plaisir et la relaxation.